[LeCoupD’œil] Si j’étais président, ce que je ferai des « Évalas »

Hier, j’ai partagé mon ressenti sur l’organisation fastueuse des Évalas. Ceux qui ont lu mon texte avec lucidité ont parfaitement compris que je ne remettais pas en cause cette tradition séculaire des luttes. Quant à ceux qui ne l’ont pas compris — ou ne l’ont pas lu —, ils en ont conclu que j’étais soit jaloux de nos traditions (ce qui est un comble, étant moi-même Kabyè), soit un aigri frustré par une perte de privilèges (alors que, pour les raisons évoquées hier, je n’ai jamais assisté aux Évalas). Mais ma page a toujours été ouverte aux avis contradictoires.
Aujourd’hui, prêtons-nous à un autre exercice.
Si j’étais président — et puisque je suis déjà Kabyè —, voici les décisions concrètes que je prendrais concernant nos fêtes traditionnelles.
L’égalité républicaine avant tout.
Ce qui est le plus effarant, c’est que le fait de voir le président de tous les Togolais consacrer une dizaine de jours à célébrer la culture de sa seule préfecture d’origine, sans se rendre nulle part ailleurs, ne choque personne. Où est l’égalité républicaine ?
Si j’étais chef de l’État, je réformerais cette pratique :
- Une seule finale officielle :
Je n’assisterais qu’à la seule finale de Pya. En réalité, c’est l’obligation faite aux autorités politiques de participer à toutes les finales qui rallonge artificiellement la période officielle des Évalas. Laissées à leur autonomie, les luttes cantonales et leurs finales pourraient se dérouler simultanément de façon indépendante.
-Une présence nationale équitable :
En parallèle, je consacrerais ces 10 jours annuels à visiter les fêtes traditionnelles de 9 autres préfectures ou cantons à travers le pays, à raison de deux par région. II. Ancrer la tradition dans l’espace public
Je ferais construire une immense statue en bronze représentant deux lutteurs à l’entrée de Kara. Ce qui frappe aujourd’hui lorsque l’on entre dans la Kozah, c’est l’absence totale de repères liés à cette tradition. Rien. Nada. D’autres préfectures le font déjà ; Kara doit suivre cet exemple.
Éduquer et transmettre
Je créerais un « Musée des Évalas » à Tcharè ou à Soumdina. Ce lieu abriterait des contenus pédagogiques expliquant le parcours initiatique du jeune Kabyè vers l’âge adulte, explicitant les rôles de l’ Ahoza, de l’ Evalou, du Kondo ou encore du Tchodjo
Créer un Festival tournant et solidaire
J’instaurerais un « Festival des Évalas » immédiatement après les luttes traditionnelles, afin de faire s’affronter les champions de chaque canton. Ce festival serait tournant. Nous profiterions de cette dynamique pour soutenir le développement du canton hôte : rénovation d’écoles, réhabilitation de centres de santé et accompagnement des opérateurs économiques locaux.
Professionnaliser et exporter la lutte
Je transformerais la lutte traditionnelle en un véritable sport national grâce à la création d’une « Académie de lutte à Kara » et d’une « Ligue nationale. À l’instar de ce qui se fait avec succès au Sénégal, nous aurions des compétitions structurées et un championnat. À terme, ce sport pourrait s’exporter à l’international, au même titre que le judo japonais, le sambo russe, la capoeira brésilienne ou le kung-fu chinois.
Tout au long de l’année, des millions de Togolais retournent dans leurs villages pour célébrer leur héritage. Il faut être fou pour s’y opposer. Les Évalas existent depuis l’Antiquité et survivront bien au-delà des régimes politiques. Cependant, l’égalité républicaine est indispensable pour éviter tout sentiment de suprématisme. Le chef de l’État se doit d’accorder du temps à chaque préfecture pour garantir la neutralité de l’institution. En contrepartie, la tradition doit laisser des traces durables (monuments, statues, musées) et devenir un actif national, voire international.
Voilà le fond de ma pensée. J’ai lutté à Pya durant mon enfance. Ce fut une expérience extraordinaire et je suis fier de cette culture qui est la mienne. Malheureusement, cette célébration s’est politisée pour devenir un outil de subjugation. C’est regrettable.
Mais comme toujours, je continuerai à écrire du fond de mon atelier. Qui m’écoute vraiment ? Pérorer reste la seule liberté, jusqu’à ce que le rideau tombe et que la voix se taise, dans l’indifférence générale.
Le menuisier.






