[Tribune] Jeunesse, éthique et combat politique au Togo : Pour une relève impactante plutôt qu’insultante


Par Rodrigue Ahégo,
La Voix des Sans Voix
Le piège de la dérive langagière et le mirage des « nouveaux codes »
Le débat public togolais traverse aujourd’hui une zone de turbulence morale inquiétante où l’on tend à banaliser, voire à glorifier sous couvert de modernité générationnelle, la dérive langagière, le manque de civisme et l’irrespect. À travers certains commentaires et postures cherchant à justifier les outrances de la génération dite « blogueuse » vis-à-vis des figures historiques de l’opposition et de la société civile – en l’occurrence Jean-Pierre Fabre, Président de l’Alliance Nationale pour le Changement (ANC) -, un argumentaire tendancieux est avancé. On tente de nous faire croire que l’impudence, l’injure à outrance, la calomnie et le mensonge ne seraient que l’expression légitime d’une nouvelle approche politique, dictée par la frustration et la volonté d’en découdre avec le régime en place.
Cette grille de lecture appelle une mise au point ferme et lucide. Il ne s’agit aucunement de se faire le porte-voix d’un leader ou d’une formation politique particulière, ni d’abdiquer notre esprit critique face aux aînés. Il s’agit, en tant que citoyens convaincus que la noblesse de la cause togolaise ne peut s’accommoder de l’avilissement des mœurs, de dénoncer l’instrumentalisation cynique de la jeunesse et de rappeler une vérité élémentaire : la qualité d’un jeune militant ne se mesure pas à l’aune de son impolitesse, et la liberté d’expression ne saurait servir de masque à la décadence morale.
La confusion coupable entre critique constructive et impolitesse caractérisée
L’argument central des apologistes de cette dérive repose sur un sophisme dangereux : assimiler le mépris des aînés à une simple évolution des codes générationnels. On nous intime de comprendre que « personne ne doit être au-dessus de la critique », principe sur lequel il existe un consensus absolu. Nul n’est infaillible, et les épreuves traversées dans le passé ne confèrent aucun brevet d’immunité politique.
Cependant, il existe un abîme insondable entre la critique politique constructive – rigoureuse, argumentée et portée dans le respect – et un exhibitionnisme comportemental caractérisé par l’invective gratuite, la calomnie et le mensonge à outrance. Lorsque certains s’érigent en juges sur les réseaux sociaux pour proférer des insultes abjectes contre des personnalités qui ont consacré des décennies de leur vie, au prix de sacrifices inestimables, à la contestation du système autoritaire, ce n’est plus de la « liberté de ton ». C’est de l’amnésie politique et de l’indignité.
Réduire le combat pour la démocratie à un déversement d’immondices verbales, c’est vider la lutte de sa substance intellectuelle. Le régime en place ne tremble nullement devant les insultes ; il s’en nourrit et s’en réjouit, car la division et la vulgarisation du débat public demeurent ses plus puissants leviers de pérennisation. La critique ne doit pas être un instrument de démolition aveugle, mais l’outil d’émancipation qui permet aux aînés de se réjouir d’une relève impactante, et non d’une relève insultante.
L’instrumentalisation de la jeunesse : la responsabilité des politiciens de l’ombre
Il serait naïf d’attribuer cette violence verbale uniquement à l’impatience spontanée d’une jeunesse déçue. Derrière ces jeunes poussés à l’exhibitionnisme comportemental et à l’irrespect, se cache la main invisible de soi-disant responsables politiques qui, par calcul ou par aigreur, instrumentalisent la naïveté et la frustration des plus jeunes à des fins de positionnement ou de règlement de comptes.
À ceux qui manipulent, instrumentalisent ou racontent des faussetés dans l’unique but de nuire à un partenaire ou compagnon de lutte, nous en appelons au sens profond de la responsabilité. Nuire à un allié sous prétexte d’hégémonie politique ou de revanche personnelle relève d’une légèreté coupable envers le peuple togolais. En inculquant aux jeunes la culture de la haine et du raccourci, ces manipulateurs forment une génération désarmée sur le plan des idées, incapable d’articuler un projet de société alternatif, mais redoutable dans la destruction de l’unité nationale.
Appel au discernement et refondation du pacte intergénérationnel
Aux jeunes qui veulent véritablement porter la lutte, sans la détourner de son objectif premier qui est d’en finir avec la dictature, nous lançons un appel solennel au discernement. Il est vital d’apprendre à séparer le vrai de l’ivraie, d’identifier ceux qui cherchent sincèrement la libération du Togo de ceux qui utilisent la jeunesse comme de la chair à canon politique.
L’histoire politique du Togo ne s’est pas écrit hier. Elle est marquée par le sang, l’exil, les prisons et les deuils. Ignorer ou piétiner ce vécu sous prétexte qu’on n’a pas connu les mêmes épreuves est une faute lourde. Le respect des aînés dans le combat n’est pas une soumission servile ; c’est la reconnaissance du capital d’expérience indispensable pour éviter de répéter les erreurs du passé.
Parallèlement, aux leaders politiques qui ont été insultés, offensés et calomniés dans leur dignité, nous tenons à demander pardon au nom de la conscience citoyenne éprise de valeurs. Nous les appelons à la sagesse, à la hauteur de vue, mais aussi à une profonde introspection. Il est urgent d’interroger et d’améliorer les approches à mettre en place pour tisser de nouveaux rapports avec la jeunesse montante. Parmi cette jeunesse, beaucoup disposent des capacités, de l’énergie et de la sincérité nécessaires pour servir de moteurs neufs et propulser le combat vers sa conclusion victorieuse.
Pour le triomphe de la sagesse et du respect
À ceux qui s’imaginent aujourd’hui que la « grande gueule », les demi-mensonges et l’impolitesse maladive constituent les diplômes du militantisme moderne, il convient de rappeler une vérité fondamentale : nul n’a le monopole de l’impolitesse.
Descendre dans la fange de la vulgarité est à la portée de n’importe qui, mais cela n’a jamais libéré un peuple. La qualité d’une génération se distingue par la noblesse de ses intentions, l’élévation de sa pensée et la portée de ses actes.
Pour que naisse enfin ce Togo nouveau auquel nous aspirons tous, il est temps que la sagesse, le respect mutuel et la discipline reprennent leurs droits. La lutte pour la liberté exige de la dignité : c’est à ce prix seulement que la jeunesse togolaise s’imposera comme une force d’impact irrésistible et respectée.







