LeCoupD’œil • Religion : Mal nommer le Vodun, c’est encore le coloniser. Plaidoyer pour une grammaire médiatique responsable

Écrire est une tâche exigeante, mais narrer une culture l’est encore plus, surtout quand il s’agit d’un fait culturel ou cultuel qui revêt une dimension sensible et sacrée.
Le plaidoyer du journal Gaskiyani Info 👇
(Plaidoyer pour une grammaire médiatique responsable)
Écrire est un exercice exigeant. Raconter une culture l’est davantage. Le fait culturel/cultuel étant sensible et sacré. Lancé en 2023, l’initiative gouvernementale des Vodun days porte une vision, une ambition : « révéler » le Vodun au monde, déconstruire les préjugés coloniaux à l’encontre de ce marqueur culturel que partagent des millions de personnes à travers le monde. Il y a donc là un défi de reconquête d’une souveraineté narrative sur le Vodun. En effet, dans les œuvres littéraires laissées par les missionnaires et autres ethnologues européens, il a la connotation de maléficence, de sorcellerie, de monstruosités. Le cinéma évangélique et le cinéma hollywoodien (avec la célèbre métaphore de la ”poupée noire”) ainsi que le gospel chrétien ont également contribué à cette mauvaise réputation.
Avec les Vodun days, une nouvelle ère de narration du Vodun, par nous-mêmes est en cours. Malheureusement, les préjugés auxquels nous avons été longtemps exposés savent être têtus. J’en ai vu les traces dans l’abondante production sur les Vodun days 2026. Voici quelques observations issues de la veille lexicale/sémantique qui m’ont décidé à plaider pour la formation, à l’avenir, de tous les journalistes ou créateurs de contenus accrédités sur les Vodun days.
Le non-respect de l’épistémologie authentique du Vodun
C’est le résultat de deux facteurs principaux : manque de culture et contraintes de traduction. Une langue étrangère comme le français n’offre pas toujours des mots appropriés pour traduire une réalité culturelle/cultuelle exogène. C’est ainsi que hier les Bokonon/Babalawo furent traités de charlatans, le Vodun présenté comme une culture « animiste ». Cette vision, la presse étrangère continue de la véhiculer, à contre-courant même de l’objectif des Vodun days.
Voici ce que écrit TV5 Monde : « Le Vaudou est une pratique animiste fondée sur les forces de la nature et le lien avec les ancêtres » Vague et confus comme définition du Vodun. Non sans rappeler celle, très simpliste, qu’en donnait aussi le grand artiste de l’inculturation, Mgr Barthélémy Adoukonou, à savoir que le Vodun est « le culte rendu aux ancêtres »
Dodji Amouzouvi, Mahougnon Kakpo, Raymond Assogba, le ”boologue” ou encore Jérôme Alladayè, l’historien ont le mérite de produire un « discours du dedans », sans aucune obsession de prosélytisme ou d’hiérarchisation des religions. Leurs travaux serviront de repère pour apprécier les éléments de language usuels dans la presse locale et internationale.
Voyons cette portion de phrase « Le Vaudou est une ”pratique animiste” » Dans ”Le catholicisme au pays du Vodun”, Jérôme Alladayè, historien des religions, prince d’Abomey qui se réclame être un chrétien catholique fervent, déconstruit cette perception ”animiste” du Vodun. Il explique que les missionnaires et intellectuels européens, confrontés à un défi de dénomination (comment désigner les religions, pratiques ou croyances trouvées sur place en Afrique), ont recouru à plusieurs concepts, substantifs : fétichisme, animisme, paganisme, etc. Il écrit :
« Une grande confusion de vocabulaire continue aujourd’hui encore d’obscurcir la littérature consacrée aux croyances et aux rites noirs africains et l’emploi de termes ambigus entraîne parfois de lourdes méprises » (ALLADAYÈ, 2009 : p.26) Propos encore étrangement d’actualité. L”’animisme”, dit-il, traduit une fausse idée du Vodun et des Africains.
« Certains auteurs substituent au fétichisme le terme animisme. Il a été forgé par l’anthropologue britannique Edward Tylor dans la seconde moitié du XIX siècle. Il désigne la croyance à des âmes, des esprits animant la nature. Si tout est force, souffle vital, explique L.V. Thomas, tout s’anime (1950:5). Il connaît encore une grande vogue, notamment chez les théoriciens de la religiosité infinie » du Noir qui serait soumis à la menace constante de tout ce qui l’entoure (Hess 1898: 216). Or, il est faux de prétendre que le Noir croyait en l’existence d’un principe immateriel, d’une âme résidant dans tous les êtres et toutes les choses, visibles et invisibles (Froelich 1965: 17), qu’il fallait respecter et adorer. Et c’est cette fausse idée qu’emprunte Th. Balle (1988: 77) lorsqu’il écrit: « L’univers religieux … est marqué par un ensemble de croyances qui attribuent une âme aux phénomènes naturels. » En réalité, dans la société dahoméenne traditionnelle ce n’était jamais chaque plante, chaque morceau de fer qui faisait l’objet d’une vénération des populations. Elles ne rendaient le culte qu’à travers des objets ayant reçu une sanctification particulière de la part des personnes habiletés à la conférer et dans les conditions requises »
L’animisme est, en réalité, un outil de classification exogène qui a servi à placer les religions africaines dans une catégorie jugée “primitive” ou “pré-religieuse” où le ”monothéisme occidental” figurait au sommet. À y voir de près, la sacralité dans le Vodun n’est pas immanente (présente dans toute chose par essence, comme dans l’animisme tylorien).
Autrement dit, si tout était effectivement ”animé” ou considéré comme tel chez nous, si nous partagions une telle cosmologie, personne ne toucherait au manioc, pire le passer au feu pour en sortir du gari comestible. Il n’y aurait même pas de légumes à consommer. Tout serait dieu, divinité. En réalité, la sacralité est conférée par un rituel : les ”objets” qui servent de ”corps”, de matière au Vodun, ce que Dodji Amouzouvi appelle ”réceptacles”, sont seulement ceux qui ont suivi/subi un processus de consécration.
L’emploi persistant de ce terme, l’animisme, dans le contexte des Vodun days, même avec bonne volonté, maintient le Vodun dans une cage conceptuelle coloniale. C’est réchauffer la même vision surannée que ce méga-événement est censé corriger.
comme le centre exclusif de la civilisation, avec pour corollaire le déni aux autres peuples, notamment africains, la possession d’une histoire, d’une religion, d’une culture. Le Vodun, alors monopole religieux et culturel devint subitement une pratique jugée obscurantiste, diabolique et interdite. Ses pratiquants se voyaient affublés le substantif ”adeptes”.
Le Code noir disposait : « Article 2 : Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habitants qui achètent des nègres nouvellement arrivés d’en avertir dans huitaine au plus tard les gouverneurs et intendants desdites îles, à peine d’amende arbitraire, lesquels donneront les ordres nécessaires pour les faire instruire et baptiser dans le temps convenable. »
Pour récapituler, les « sectes » ou nouveaux mouvements religieux (minoritaires, en rupture) et non encore pleinement compris ou formalisés ont des adeptes. Dans le contexte béninois actuel de prise de conscience et de laïcité, l’emploi d’adeptes pour désigner les pratiquants du Vodun introduit une marginalisation, une hiérarchisation implicite entre, d’un côté des religions qui seraient “officielles” et donc plus vraies, de l’autre le Vodun qui serait toujours considéré comme des pratiques dépassées.
Or le Vodun n’est ni nouveau – il est l’aîné génésiaque de toutes les religions contemporaines – ni marginal (il a structuré et imprègne encore aujourd’hui toutes les composantes de l’ère géographique Aja-Tado. En vue de lever toute frustration ou malentendu, l’idéal réside dans le respect de l’auto-désignation du groupe lui-même. Si les pratiquants se nomment Vodunsi, c’est ce terme qui doit prévaloir, éventuellement traduit par “pratiquants” ou “fidèles” pour un public non natif.
Appliquer “adepte” aux pratiquants du Vodun, religion historiquement dominante et structurante au Bénin, est donc un anachronisme. Ce qui perpétue son placement dans la catégorie de l’étrange ou du marginal.
Le Vodun est-il polythéiste ?
Voilà un autre qualificatif controversé affublé au Vodun. Il a servi à nier la présence de « l’Être suprême, l’indépassable et non appréhendable, Dieu/Mawu au cœur du Vodun. Et ainsi à le réduire au culte des idoles, des fétiches, issu du portugais « feitiço », signifiant ”chose sans valeur.”
Le Père Rodrigue Gbédjinou avance l’expression moins ostentatoire de ”monothéisme polylatrique” du panthéon africain « auquel s’oppose objectivement le monothéisme trinitaire ». Dodji Amouzouvi et Mahougnon Kakpo rejettent cette idée. Ils s’accordent à reconnaître la croyance en un Être suprême dans le Vodun, mais approché à travers « des dieux intermédiaires », des énergies/déités qui procèdent de lui par ”engendrement” (AMOUZOUVI, 2023) ou par ”émanation” (KAKPO, 2025).
« II importe en premier lieu de souligner un caractère qui n’a pas été suffisamment reconnu jusqu’à présent. C’est que la religion traditionnelle est fondamentalement monothéiste. L’adepte du vodun croit en l’existence d’un créateur suprême qu’il craint et respecte et à la volonté de qui tout est soumis. Le R.P. Borghero (1993: 179) était donc tout à fait dans l’erreur lorsqu’il écrivait: ”maintenant en regardant d’en haut toutes ces monstruosités réunies ensemble, on reconnaît à l’évidence une action directrice unique, très intelligente pour atteindre son but qui est, à ne pas s’y tromper, d’effacer de l’esprit des hommes l’idée du vrai Dieu, de les éloigner de leur créateur et de substituer au culte de Dieu tout ce qu’il peut y avoir de plus contraire à ce même Dieu (…). On peut dire, en résumant dans une expression générale que le christianisme est la religion de l’Amour de Dieu et du prochain, de la charité, du sacrifice, de l’expiation, et on peut dire avec autant de vérité que le fétichisme, tel que nous l’avons trouvé, examiné de près pendant plusieurs années, est la religion de la haine de Dieu et de son prochain, la religion de l’aversion, de l’égoïsme, du crime, » (ALLADAYÈ, 2003 : p.32)
Le document numérique ”Théologie du Vodun” distribué à l’occasion des Vodun days 2026 souligne cette même nature. « La théologie Vodun établit que tout provient d’un Être Suprême, Créateur de tous les éléments, matériels et immatériels, de l’univers visible et invisible. »
Pour une couverture médiatique responsable
Au regard de ce diagnostic terminologique, il conviendrait, à l’avenir, dans le cadre des Vodun Days, de créer et d’animer un bulletin (ou journal) quotidien présentant le lexique du Vodun, les activités de chaque journée du festival ainsi que les expériences, storytelling et motivations de participants. Ce support informatif, réalisé par des journalistes locaux et quelques correspondants étrangers, sera distribué quotidiennement à l’ensemble des festivaliers, et plusparticulièrement aux journalistes et producteurs de contenus présents. Ce journal serait bilingue (français et anglais), voire quadrilingue, à l’image du document « Théologie du Vodun ».
Une autre stratégie, quoique plus exigeante, consisterait à organiser des séances de formation ou de briefing à destination de tous les journalistes et créateurs de contenu accrédités pour les Vodun days.
En somme, il est heureux de constater la floraison de productions ”de bonne foi” sur le Vodun. Mais les “Vodun Days” ne sont pas seulement un festival culturel. Ils constituent aussi un champ de bataille sémantique pour la reconnaissance et la re-légitimation du Vodun, Orisha ou Búnu. Former les journalistes à cette grammaire subtile, c’est les armer pour qu’ils ne soient plus, involontairement, les véhicules d’un regard périmé, mais les partenaires d’une narration juste, digne et souveraine. Certes, l’intention, l’enthousiasme et la passion notés sur le terrain les diffère des colporteurs de préjugés d’hier qui étaient chargés de dénigrer le Vodun et le faire remplacer par une autre religion. Toutefois, nous devons garder à l’esprit que le langage est un miroir des rivalités, des perspectives et même des légitimités entre les religions.
Par Sêmèvo Bonaventure AGBON, Journaliste culturel.

Références bibliographiques
-ALLADAYÈ, J. (2003) Le catholicisme au pays du Vodun, Les éditions du Flamboyant
-AMOUZOUVI, D. (2024) Le Vodun présenté à ma fille, Les éditions du Larred, Cotonou, Bénin
ÉLISHA, A. (2022) Qui sont les Vodunsi ? Communication donnée lors du colloque du mouvement CPCM.
-GBÉDJINOU, R. (2022) L’Eglise a-t-elle le droit d’avoir part à l’héritage culturel endogène ? https://beninintelligent.bj/2022/11/28/pere-rodrigue-gbedjinou-leglise-a-t-elle-le-droit-davoir-part-a-lheritage-culturel-endogene/ consulté le 14 janvier 2025 à 00h41
-KAKPO, M. : (2024) « Au Bénin, la première religion pratiquée c’est le Vodun » https://beninintelligent.bj/2024/01/09/vodun-au-benin-le-professeur-mahougnon-kakpo-decrit-et-deconstruit-vodun-days/ consulté le 13 janvier 2025 à 2h06
-Le Code noir (1685) promulgué sous Louis XIV.






